vendredi 21 août 2015

Le "viagra féminin"; pour qui pourra-t-il fonctionner (ou non) et pourquoi?

Le fameux "viagra féminin" fait couler beaucoup d'encre depuis quelques jours. Est-ce qu'un médicament existerait bel et bien pour faire naître le désir sexuel chez les femmes? Est-ce possible? Si on lit de nombreux articles sur le web, on croirait que oui. Mais s'il y a une chose que je tente de mettre en application le plus souvent possible, c'est de ne pas me fier aux articles populaires pour me faire un avis sur un nouveau médicament miracle. J'ai donc pris le temps d'aller lire une des études scientifiques qui a été faite sur le fameux "viagra féminin" (la flibansérine) afin de connaître sur quoi elle agissait et sur qui elle avait été testée afin de vérifier si ce miracle existait réellement.
Ce qu'il faut premièrement savoir, c'est que le médicament a été découvert par hasard, tout comme le viagra masculin. La flibansérine était un médicament qui avait été développé pour contrer la dépression majeure. Au fil des études cliniques, les chercheurs réalisaient que l'efficacité sur la dépression n'était pas prouvée et qu’étonnamment, le médicament avait un impact positif sur le désir sexuel des femmes. Pourquoi étonnamment? Parce que la dépression ET les antidépresseurs sont reconnus scientifiquement pour avoir un impact négatif sur le désir sexuel, la capacité d'entrer dans un état d'excitation sexuelle et pour atteindre l'orgasme. Il était donc étonnant de voir qu'un des effets du médicament amenait l'effet inverse, mais un autre antidépresseur avait aussi cette caractéristique (le bupoprion). 

Parenthèse sur la dépression
Il faut tout d'abord savoir que les causes de la dépression sont encore aujourd'hui controversées. Non pas qu'on remette en cause que la dépression existe réellement, mais il n'est pas évident de savoir s'il y a une seule cause qui la déclenche ou non. À l'heure actuelle, une majorité de scientifiques semble s'entendre sur le fait que les causes sont multifactorielles et qu'il faut continuer la recherche pour mieux comprendre le trouble. Une des hypothèses explicatives concerne un débalancement de certaines composantes du corps (sérotonine, dopamine et noradrénaline) et que ces composantes ont un rôle de messager vers le cerveau à jouer en ce qui concerne les messages de plaisir et de désir. Les médicaments tentent de rebalancer les quantités nécessaires pour faire cesser la dépression. Ce que les scientifiques n'arrivent pas à expliquer, c'est pourquoi le rebalancement de ces structures a lieu en quelques jours, mais que les impacts souhaités du médicament mettent des semaines avant d'agir sur l'état dépressif. Quoi qu'il en soit, l'industrie pharmaceutique continue de surfer sur cette hypothèse fort lucrative.

Maintenant, quel lien entre la dépression et le viagra féminin? Le médicament miracle agit sur les mêmes structures débalancées des personnes dépressives (la sérotonine et à la noradrénaline). L'hypothèse des chercheurs et que la baisse de désir sexuel chez les femmes peut s'expliquer par ce débalancement et qu'un rééquilibre permettrait de faire augmenter  le désir sexuel.

"Wow! Je comprends maintenant pourquoi j'ai moins de désir sexuel; ma sérotonine et ma noradrénaline fonctionnent mal! Vite! Je veux le médicament!" J'aimerais tellement vous dire que c'est surement le cas, mais avant d'en arriver à cette conclusion, laissez-moi vous parler de comment les candidates de l'étude, sur qui le médicament a partiellement fonctionné, ont été sélectionnées.

Ces femmes devaient être en relation stable depuis au moins 1 an avec un homme (on exclut ici les femmes lesbiennes). Le manque de désir sexuel devait avoir été acquis (sont exclues toutes les femmes qui n'ont jamais eu de désir sexuel). Le manque de désir devait aussi être présent dans toutes les sphères de la vie (pas de rêves érotiques, pas de fantasmes sur un voisin, pas de désir de se masturber). Ensuite, ces femmes devaient avoir une réponse sexuelle fonctionnelle, c'est-à-dire qu'elle pouvait ne pas avoir envie d'avoir des relations sexuelles, mais que si elles en avaient, elles n'avaient pas de difficulté à devenir lubrifiées, à avoir du plaisir et à atteindre l'orgasme.

Déjà là, on exclut pas mal de femmes. Mais l'étude continue d'en exclure. Les femmes devaient avoir plus de 18 ans, mais ne pas avoir entamé le processus de ménopause, elles ne devaient pas être enceintes ou allaiter, elles ne devaient pas avoir été en psychothérapie dans les trois derniers mois, ne devaient pas avoir vécues d'événements majeurs ou stressants dans leur vie dans les trois derniers mois, ne devaient pas avoir des signes dépressifs, ne devaient pas prendre de médicaments en lien avec des troubles de l'humeur, ne devaient pas avoir eu des idéations suicidaires au cours de leur vie.

Il reste encore des femmes qui n'ont pas été exclues. Mais attention, les critères d'exclusions massue arrivent; les femmes ne devaient pas avoir des difficultés relationnelles qui pouvaient expliquer la baisse de désir et le partenaire devait avoir eu une bonne réaction à la baisse de désir sexuel. 

La question qui me reste est la suivante: comment ils sont arrivés à trouver 600 femmes qui cadrent dans ces critères? TOUS les conflits relationnels peuvent avoir un impact sur la sexualité! TOUS! Mais bon, admettons qu'il existe 600 dalaï-lamas au féminin et que les chercheurs ont réussi à toutes les trouver. Ce que je comprends de l'étude, c'est qu'une fois qu'à peu près tous les éléments qui peuvent avoir un impact sur le désir sexuel ont été exclus, qu'il y a certainement un problème au niveau du fonctionnement du corps. Dans leur étude, le médicament a fonctionné sur environ 15% des femmes (les femmes dalaï-lamas, on s'entend).

Pourquoi autant d'exclusions?
La science, c'est compliqué. Si on veut mesurer cette petite partie précise, il faut s'assurer de mesurer la bonne chose en évitant d'inclure des éléments qui pourraient fausser les résultats. Ce que tous ces critères d'exclusions nous indiquent, c'est que le désir sexuel est réellement fragile et qu'il peut être influencé par une très grande série de facteurs. Si, au niveau scientifique, il est nécessaire d'exclure toutes ces femmes, au niveau pratique, il ne reste plus grand femmes pour qui on peut croire que le médicament va fonctionner.

Je suis consciente que beaucoup de femmes diront "Moi aussi au début, avec mon chum, j'avais du désir, mais plus maintenant". Je vous crois. Le point est que c'est le cas pour une grande majorité de couples. Au début, on se laisse séduire, on séduit, on accepte de sortir de sa zone de confort et on y prend plaisir. Ces éléments contribuent au désir sexuel. Mais avec le temps, la nouveauté s'estompe et on choisit la sécurité affective, car on a peur "d'avoir l'air nulle" devant l'autre en proposant de nouvelles choses. On souhaite se protéger, et ça fonctionne, mais ça joue aussi sur le désir sexuel. Ce besoin de se protéger passe aussi par la recherche de solution extérieure à soi; la pilule miracle est la meilleure solution extérieure qui existe: "Ce n'est pas moi-nous le problème; c'est mon corps qui est débalancé". Le hic est que nous savons que les antidépresseurs n'ont aucun effet sur les personnes qui ne sont pas en dépression. Il est donc irréaliste de croire que le "viagra féminin" aura un quelconque impact chez les femmes qui n'ont pas de problème de régulation de leur sérotonine et de leur noradrénaline (c'est-à-dire une très très grande majorité de femmes).

Ce médicament est donc une bonne nouvelle pour une poignée de femmes dont ce débalancement ne les a pas amenées à vivre de la dépression et s'est limité à leur désir sexuel. Mais ces femmes sont très certainement en infériorités numériques partout dans le monde.