dimanche 4 mai 2014

L'agression sexuelle; un écart de conduite? Non Monsieur Dalpé!

Ce midi, en pleine heure du diner, ma sœur feuillète le journal Le Soleil. Elle me lit le titre d’un article: « Ladénonciation des abus sexuels ; attention aux abus ! », tiens, tu vas surement aimer cet article » me dit-elle avec une pointe d’ironie. Intriguée et inquiète, je prends la page du journal pour lire l’article. C’est avec horreur que je lis des passages tel que « Avec la « démonisation » des hommes qui ont eu des écarts sur le plan sexuel, nous assistons parfois à ce genre de scénarios où on réagit de façon irrespectueuse, je trouve, en accablant des hommes foncièrement bons et en détruisant des familles en un tour de main.» Ou encore « C’est comme si on ne faisait pas la différence entre un écart qui ne s’est jamais reproduit et des comportements clairement abusifs. » Je commence par regarder la date « Oui, nous sommes bel et bien en 2014… ». On ne sait jamais, j’aurais pu être téléportée en 1952… Je cherche d’autres explications: « C’est peut-être un journaliste masculiniste militant convaincu que le féminisme a fait autant de ravage sur les hommes que la bombe d’Hirochima sur les habitants de la ville du même nom…. Ou un mononcle qui a fait des attouchements à sa nièce de 18 ans un soir où il était un peu éméché et qu’il tente de justifier son geste irréprochable?» Puis je regarde le nom de l’auteur : « Yves Dalpé ». Un psychologue. Je suis absolument flabergastée… Un psychologue, membre d’un Ordre professionnel, écris dans un grand quotidien de la ville de Québec qu’il croit qu’une agression sexuelle est un « écart de conduite ».

Ça fait des décennies que des femmes et des hommes militent pour contrer la problématique de l’agression sexuelle et pour mettre le fardeau de la responsabilité sur l’agresseur et non sur la victime, que des campagnes de sensibilisation scandant que « non, c’est non » sont financées par l’État, et que le code criminel canadien a été ajusté concernant ces réalités.  Malgré tout, il existe encore des hommes qui disent en pleine télé qu’ils n’ont jamais agressé leurs filles « sauf une fois au chalet » ; il reste encore beaucoup de sensibilisation à faire concernant la réalité de l’agression sexuelle auprès du public. Mais qu’un psychologue, membre d’un Ordre professionnel minimise la réalité et les impacts de l’agression sexuelle pour déresponsabiliser et victimiser les agresseurs est une aberration.

 Que l’agression sexuelle soit survenue au chalet ou ailleurs, il y a 40 ans ou plus tard, que le toucher ait été un effleurement ou un geste d’une grande violence physique, que celui-ci ait duré 1 seconde ou 20 ans ; l’agression sexuelle est toujours inacceptable! Il n’y a pas de gradation à y avoir concernant la gravité des agressions, car AUCUNE d’elles ne devraient avoir lieu. Tenter de limiter la responsabilité de l’agresseur en invoquant le temps, sa supposée « respectabilité », le nombre de gestes ou en incluant l’agression sexuelle dans le spectre de la sexualité adulte en parlant « d’écart » et non « d’agression » ? Non.

Je comprends que les personnes qui posent des gestes d’agression sexuelle vivent des conséquences à la suite de la dénonciation de leur geste. Bien sûr que je suis capable d’empathie à leur situation et à celle de leur famille. Mais de là à envisager l’agression sexuelle « dans un esprit positif », comme le propose monsieur Dalpé ? Non.

Toutes les agressions sexuelles devraient être dénoncées et ce sera à un juge de déterminer la sentence en fonction des facteurs atténuants ou aggravants.  Prétendre qu’il pourrait y avoir de l’abus dans les dénonciations d’agressions sexuelles est très grave ! Il ne faut pas s’étonner que l’agression sexuelle soit le crime le plus sous déclaré au Canada et que, selon les statistiques de la Sécurité Publique, c’est plus de 90% des victimes qui ne dénonceront jamais leur agression sexuelle. Je ne vois donc pas où monsieur Dalpé voit un possible « abus de dénonciation… » avec des statistiques aussi tristes.

Monsieur Dalpé semble vouloir mettre l’emphase sur l’importance d’utiliser le respect dans les discussions et les confrontations entre les individus, même lorsque le temps vient de confronter une personne qui a posé un geste d’agression sexuelle. Je ne suis pas contre l’idée. Soulignons seulement que le sujet est émotif, car l’agression sexuelle a touché ce qu’il y a  de plus intime chez une personne. Il est facile de comprendre qu’une victime ou sa famille ne soit pas particulièrement portée à s’enfarger dans les politesses et les ronds de jambes à la suite de cette bombe atomique lancée dans leur vie. Rappelons-nous que si les agresseurs vivent de nombreuses conséquences à la suite d’un dénoncement d’agression sexuelle, ils en vivent bien peu si celles-ci n’est pas dénoncée ; c’est la panacée des victimes de vivres des conséquences à la suite de l’agression. Dans un monde idéal, les échanges entre les victimes  et les agresseurs seraient cordiaux et polis, mais dans un monde idéal, il n’y aurait pas d’agression sexuelle, donc on ne parlerait même pas du respect que les victimes devraient peut-être porter à leur agresseur…

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci de nous partager cette information qui soulève beaucoup de questionnement mais pas à mon égard seulement plutôt à vous tous membre de l'ordre des sexologues du Québec. J'essaie depuis bientôt 1ans de SURVIVRE à travers ma réalité quotidienne et mes occupations, a ma dénonciation de mon agresseur (frère) d'avoir été victime d'abus sexuelle. Comment percevoir ces propos tenu par un professionnel de la santé sur qui les victimes se tournent pour obtenir de l'aide et/ou soutiens, lorsqu'ont lis cet article ????
Je ne peux pas croire que ceci a été dit aux médias, ayez vos opinions sur le sujet, ok, mais de la a taper sur la tête de tout ceux qui souffrent encore en silence d agression sexuelle, car malheureusement ces propos ne les aideront pas a mettre des mots des paroles des dires sur leurs grand silence.

Anonyme a dit…

Merci d'avoir réagit a l'article de M, Dalpé. Il serait intéréssant que cette article soit également publié dans Le Soleil!

Mélanie, t.s en violence conjugale

Sophie Sexologue a dit…

Je suis tout à fait d'accord qu'un discours comme celui de Monsieur Dalpé contribue au silence des victimes :-(

@Mélanie: Oui, j'ai envoyé mon texte au Soleil, mais c'est eux qui décident s'ils le publient ou non. Mais je vous remercie pour vos bons mots.

Regroupement québécois des CALACS a dit…

Un grand merci pour cette réponse prompte et Oh combien nécessaire. Nous venons à l'instant d'envoyer une lettre ouverte au Journal Le Soleil en réponse à cet article très préoccupant. La voici ci-dessous.

Agressions sexuelles : « Attention aux abus » de M. Dalpé : la honte doit changer de camp

Selon les chiffres de la Sécurité Publique concernant les agressions sexuelles, moins d’une victime sur 10 dénonce son agresseur. Selon M. Dalpé, il y aurait « abus » ! Nous disons au contraire que l’abus est du côté du silence, de l’impunité, de la banalisation, bref de la complicité avec ceux qui commettent ces violences.

C’est avec indignation que nous avons pris connaissance de l’article publié par le Journal Le Soleil ce dimanche sous la plume de M. Dalpé : « La dénonciation des abus sexuels ; attention aux abus ! ». Alors que les étudiantes de l’Université d’Ottawa ont courageusement mis en lumière la « culture du viol » qui contamine leur campus et notre société, alors que des initiatives telle que « jesuisindestructible.tumblr.com» publie chaque jour le récit de survivantes qui vivent chaque jour avec les conséquences de ces agressions, alors que des organismes d’aide aux victimes prenaient la rue le 6 avril dernier pour dénoncer le silence entourant les crimes d’ordre sexuel ; le journal Le Soleil juge bon de dénoncer non pas l’omniprésence des agressions sexuelles qui affecte une femme sur trois au Québec mais bien d’attaquer celles et ceux qui dénoncent cette violence. Au Regroupement québécois des CALACS (Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), nous croyons qu’une telle attitude banalise la violence et réduit les victimes au silence.

Selon M. Dalpé, les agressions à caractère sexuel ne seraient pas un crime ni une violence mais un simple « écart de conduite ». Une erreur de parcours à laquelle les victimes devraient se soumettre malgré l’humiliation et les blessures afin de ne surtout pas « démoniser (…) des hommes foncièrement bons (…) en détruisant des familles en un tour de main. » Est-ce à dire que les familles qui sont le foyer de violences, d’inceste et d’agressions ne sont pas des familles détruites ? Le bien être de la famille serait détruite par la dénonciation et non par la violence ? Si les agressions à caractère sexuel sont les crimes les moins reportés à la police, c’est que la honte, la peur et le mépris sont trop souvent du côté de la victime qui fait face à un mur de silence et d’impunité. Par cet article, M.Dalpé renforce ce mur en inversant les rôles : l’agresseur devient victime de démonisation et la survivante coupable de détruire des familles (dont le bien être, à en croire l’auteur, reposerait sur la bonne réputation de l’agresseur plutôt que sur l’intégrité physique et psychologique de ses membres).

Qu’il s’agisse d’une agression à caractère sexuel ou d’une répétition de ces actes de violences : une seule agression est un crime de trop. Tant que des hommes, de surcroît des psychologues, prendront la parole publiquement pour excuser ces violences et exiger le silence des victimes, nos familles seront détruites par les actes de domination et d’humiliation perpétrées majoritairement par des hommes (98%) sur des femmes et des enfants. La honte doit changer de camp : l’ensemble de la société doit condamner cette violence au risque de perpétrer l’impunité et d’encourager la répétition des crimes.

Maude Chalvin, Regroupement québécois des agressions à caractère sexuel
Montréal, 6 mai 2014

Anonyme a dit…

Merci Sophie Sexologue de votre réponse au texte de monsieur Dalpé. Vous avez exprimé ce que j'en pensais... Si seulement il y aurait davantage de professionnels qui oseraient s'exprimer ainsi ! Malheureusement, ce psychologue qui prône un tel mode de pensée arriéré, n'est pas unique. J'ai entendu les pires absurdités en matière d'agressions sexuelles sur des enfants et ce, de la part de travailleurs sociaux de C.L.S.C, d'intervenants de milieux scolaires et d'intervenants de la D.P.J.. À force d'avoir des cas d'abus sexuels sur des enfants, certains professionnels en viennent à "normaliser" le tout et même à trouver ça acceptable ! D'autres aussi sont blasés, j'ai entendu plusieurs fois ceci : "il y en a tellement...". Bref, c'est avec horreur que j'ai pu constater qu'il y beaucoup de banalisation, de minimisation et de défense des droits des agresseurs, au détriment des victimes vulnérables. Il reste encore énormément de travail à faire, il y a encore beaucoup de tabous, il y a encore beaucoup de professionnels incompétents qui empêchent les victimes de s'en sortir et j'espère que le tout va finir par éclater au grand jour ! Merci beaucoup de votre professionnalisme et continuez votre bon travail indispensable !