vendredi 20 février 2015

Intégrité physique, sexualité et fouille à nue

Depuis deux jours est sur toutes les lèvres le cas d'une adolescente qui aurait subi une fouille à nue à son école. Je ne suis pas une spécialiste de la gestion scolaire ni une juriste, donc je m'abstiendrai de prendre position sur ces aspects.  En tant que sexologue, les réflexions que j'ai depuis 2 jours sont sur l'éthique et sur le rôle de l'école dans l'éducation à la sexualité. Pour beaucoup de personnes, il est plus facile de se cacher derrière l'argument "j'ai le droit!" que de se questionner sur la situation en se demandant: "Est-ce souhaitable?"
 
J'ai travaillé durant plusieurs années sur les problématiques d'agression sexuelle. J'ai même débuté ma carrière en faisant le tour du Québec pour rencontrer des moniteurs de camp de vacances pour faire de la formation sur l'agression sexuelle. Je suis donc extrêmement sensible aux enjeux et à l'importance du respect de l'intégrité physique d'une personne. L'intégrité physique est probablement ce qu'une personne a de plus intime et de plus précieux, sans compter que c'est une chose qui ne s'achète pas. L'intégrité physique est une des composantes qui le plus souvent attaquée dans des crimes où l'autre cherche à avoir le pouvoir, comme dans la violence conjugale et dans l'agression sexuelle. Saviez-vous qu'un des crimes de guerre considérés comme le plus terrible est celui où des soldats vont dans des villages pour violer les femmes du peuple ennemi? Ce n'est pas sans raison; bafouer l'intégrité physique et sexuelle d'une personne, c'est frapper là où ça fait le plus mal.
 
Lorsqu'on fait de la prévention des agressions sexuelles auprès des parents, un des éléments qu'on leur explique est l'importance du respect des limites et des frontières physiques de l'enfant. Par exemple, qu'il faut éviter d'insister pour que l'enfant donne un bec à sa grand-mère s'il n'a pas envie ou qu'il faut arrêter de chatouiller un enfant lorsqu'il dit "non", même s'il rigole. La raison est bien simple: il faut lui envoyer le message qu'il a le droit de mettre des limites pour préserver son intégrité physique. Si un parent explique à son enfant qu'il a le droit de dire non "si on le touche d'une façon qui fait non", mais que le parent exempte les proches de cette règle, il n'y a pas de cohérence. L'enfant comprend que le droit à son intégrité physique est limité et il aura du mal à dénoncer une agression sexuelle qui provient de la part d'un proche (90% des agressions sexuelles sont commises de la part d'un proche).Mais est-ce que cette règle devrait être contournée pour le "bien-être de l'enfant"? Ou pour le "bien-être collectif"?  Il y a quelques années, j'assistais à un colloque sur la sexualité des adolescents et un pédiatre nous racontait le cas d'un enfant qui refusait de subir un examen médical pour recueillir des preuves d'une agression sexuelle, mais que les parents insistaient pour que l'examen ait lieu.  Le médecin leur demanda : "Si je comprends bien, vous me demandez d'agresser sexuellement votre enfant à nouveau?" Sa question avait eu son effet et les parents avaient accepté de respecter la volonté de l'enfant, même s'ils avaient légalement le droit de le contraindre à cet examen.
 
Revenons maintenant au cas de l'adolescente de Québec en ayant ces informations en tête: quel message envoi-t-on aux jeunes lorsque l'autorité suprême de l'école a "le droit" de procéder à des fouilles à nu des élèves? On leur dit que le respect de leur intégrité physique est limité et que la recherche de vérité prime. On en revient à dire que la recherche de vérité peut se réaliser à tout prix et que le prix à payer est la violation de l'intégrité physique dans ce qu'elle a de plus intime. On leur dit que la recherche de drogue justifie la mise à nue... Il y aurait là des liens intéressants à faire entre la prostitution et la consommation de drogue dans le message que ça envoie, mais là n'est pas le sujet de ce billet.
 
L'autre question qu'on pourrait se poser c'est "Est-ce que le fait d'exaspérer les enseignant.e.s et la direction d'école devrait restreindre la possibilité de préserver son intégrité physique?" Il est plus facile de répondre "non" pour bien des gens lorsqu'on imagine un élève gentil, poli, doué et populaire que lorsqu'on imagine un élève à problème, multipoqué.e et impoli. Mais c'est justement ici que ça devient intéressant. Si on a plus de facilité à dire que la fouille à nu est méritée pour l'élève "à problème", l'argument va dans le même sens que celui de dire que l'agression sexuelle est parfois justifiée... et méritée! On le voit comme une punition et on dira que la personne a "couru après". Mais la violation de l'intégrité physique ne devrait jamais être perçue comme une punition acceptable, peu importe le crime. Jamais. Et encore moins dans une école, un lieu d'éducation, de formation et de transmission de valeurs.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

une très bonne réflexion chère collègue... Merci !

Nancy Shaink,sexologue-éducatrice