jeudi 25 février 2016

Comment faire de l'éducation à la sexualité aux enfants sans érotiser l'enfance?

J'ai pris position à maintes reprises sur la pertinence d'aborder la sexualité auprès des enfants dès la maternelle. Les moins de cinq ans ont une curiosité débordante qu'il vaut mieux canaliser que nier afin d'assurer un développement psycho-sexuel sain et adapté à leur âge. Toutefois, plusieurs parents continuent d'être réfractaires d'aborder la sexualité avec les enfants de peur que l'éducation les lancent dans des compulsions sexuelles inadaptées à leur âge ou qu'ils se mettent à expérimenter une génitalité adulte. À ce sujet, des études ont démontrées que faire de l'éducation à la sexualité auprès des enfants les amènent à adopter des comportements moins compulsifs, plus responsables et retarde le moment de la première relation sexuelle à l'adolescence.

Par contre, je me dois d'être honnête: aborder la sexualité avec les enfants ne signifie pas que l'éducation à la sexualité soi saine et adaptée à l'âge des enfants. Certains ouvrages ont fait parler d'eux dans les dernières années pour leur inadaptation au public cible. Certains ouvrages peuvent être marrants pour des adultes, mais il n'y a rien d'éducatif à jouer à mettre son doigt dans un trou et de transformer son doigt en jouet plus ou moins agressif et intrusif. Il n'y a rien d'éducatif non plus de voir un gamin dire à sa mère qu'elle doit arrêter de manger pour faire attention à sa ligne, pour réaliser qu'elle avait un bébé dans son ventre... lorsqu'il naît... Ce n'est pas parce que la sexualité est à l'honneur qu'elle devient éducative pour les enfants; elle peut même avoir l'effet inverse. Les ouvrages qui ne contextualisent pas la sexualité dans un univers d'enfant, en respect et dans la compréhension du développement psycho-sexuel des enfants continuent d'alimenter la crainte de certains parents et cristallise leur position de ne pas aborder la sexualité avec leurs enfants.

Ce matin, j'ai pris connaissance d'un autre exemple d'éducation à la sexualité inadapté, plus subtile, mais qui contribue à l'érotisation des petites filles. Dans sa dernière édition de Popi version Québec, Bayard propose de regarder différents aspects du corps avec les moins de 3 ans (le sport, la propreté, le corps). Dans la section de l'imagier, on propose une petite fille et un petit garçon, nus, pour apprendre le nom des parties du corps. Ma première réaction en voyant le pénis et la vulve identifiés fut: "Wow!", car dans plusieurs livres pour enfants qui dénomment les différentes parties du corps, on s'en tient à "sexe", sans différenciation pour parler de l'anatomie génitale des garçons et des filles. En m'attardant quelques secondes, je porte attention à la disposition des corps. Voyez par vous-même:

Image tirée du livre Popi Québec, mars 2016

Que constatez-vous de différent dans la position du corps de la fillette et de celle du garçon? Nous pouvons voir un garçon qui sort du bain, avec sa serviette et son bateau. Un garçon dans un contexte d'enfant nu qui sort du bain. Puis on regarde la fillette: une main sur les hanches, le dos cambré, les fesses ressorties. A-ton une image d'une petite fille qui sort du bain? Qui vient de jouer? Qui est dans une nudité de fillette de 2 ans, c'est-à-dire une nudité de type "nature" et non de type "suggestive et séduisante"? On voit plutôt une fillette qui pose, dont les attributs sexuels sont mis en évidence. "Oui, mais on voulait nommer les fesses". Oui, d'accord. Mais en quoi cette position spécifique représente la vie d'un enfant de deux ans? La fillette aurait pu être représentée de côté, en train de regarder dans le bain, en train de s'essuyer, en train de faire une folie, de rire, de jouer.

Représenter un enfant de côté peut très bien se faire en présentant des enfants dans un contexte d'enfant.

Je peux comprendre des parents réticents à ce qu'on aborde la sexualité avec leurs enfants lorsqu'on érotise l'enfance sans que plus personne ne s'en rende réellement compte. La nudité, la sexualité et l'érotisme ne sont pas des synonymes. La sexualité des enfants n'a rien à avoir avec l'érotisme, l'anticipation et la séduction des adultes. Beaucoup d'adultes semblent avoir de la difficulté à différencier ces thèmes et présentent, sans se poser de questions, des bambins dans des contextes pseudo-érotiques. C'est inapproprié. La nomination des parties du corps aux enfants ne devrait pas inclure des enfants dans des positions autres que celles qui appartiennent au monde des enfants. C'est ainsi qu'une éducation à la sexualité pourra avoir lieu avec les enfants sans qu'on la rattache constamment à l'érotisme du monde des adultes. Présenter des enfants dans des contextes suggestifs rend contradictoire de leur expliquer par la suite que leur corps leur appartient. 

Cette situation me ramène au programme d'éducation à la sexualité proposé par le Ministère de l'Éducation qui sera enseigné par des intervenant.e.s qui ne sont pas formé.e.s pour faire de l'éducation à la sexualité et qui n'ont pas de formation sur le développement psycho-sexuel des enfants. Demander à des intervenant.e.s de faire de l'intervention de groupe avec des enfants qui ne sont pas les leurs, avec qui ils n'auront pas l'occasion de reprendre individuellement, au besoin, les enseignements demande une grande connaissance des enjeux psycho-sexuels pour éviter des bourdes élémentaires. Pas simplement une formation de quelques heures. Le programme actuellement proposé ne fera qu’accroître le nombre de parents apeurés qui refuseront que leurs enfants participent à des programmes d'éducation à la sexualité, car les dérapages s'accumuleront. Plutôt que de cultiver la connaissance à propos de la sexualité des enfants, ce sera la peur qui sera cultivée à grand coup de maladresses, comme on peut le voir ici dans Popi, un livre produit par des spécialistes des enfants... Mais pas par des spécialistes de la sexualité des enfants... 

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