mardi 1 mars 2016

Je ne suis pas étonnée de la distanciation de Lise Thériault avec le féminisme

C'est la fête de Lise Thériault depuis quelques jours. La Ministre de la Condition féminine a voulu se distancer de l'étiquette féministe. Plusieurs féministes, militantes ou non, ont été échaudées par ses déclarations. Contrairement à certaines collègues, je ne me voyais pas capable de réagir "on the spot" à ses déclarations. Une partie de moi fronçait des sourcils et une autre était parfaitement capable de comprendre ce qui était en train de se passer. Car pour moi, les déclarations d'hier ne sont pas le début d'une histoire, mais la continuité d'une autre, survenue il y a quelques mois. Cette même partie de moi se remémorait de nombreuses discussions avec différent.e.s collègues lorsque je travaillais dans le milieu communautaire. Car ce discours, je l'ai souvent entendu. Il a été au coeur des débats sur les orientations organisationnelles de plusieurs organismes pour lesquels j'ai travaillé dans les dernières années; faut-il passer de féministe à humaniste? Et pourquoi?

Mon premier souvenir, est celui d'un organisme pour les victimes d'agression sexuelle qui souhaitait offrir des services aux hommes victimes d'agression sexuelle. Historiquement, ces ressources ont été mises en place par des femmes regroupées dans les Centres de femmes partout au Québec. À cette époque, la loi ne reconnaissait pas qu'un mari pouvait agresser sa femme; la femme devait remplir son devoir conjugal. À cette même époque, la loi ne reconnaissait pas l'agression sexuelle; elle reconnaissait uniquement le viol, c'est-à-dire, la pénétration d'un pénis dans un vagin. Les attouchements ou pénétrations autres (orale ou anale), les femmes auteures d'agression sexuelle et les hommes victimes d'agression sexuelle n'existaient pas aux yeux de la loi. C'est dans ce contexte que les Centres de femmes ont mis en place des ressources complémentaires et indépendantes pour les femmes victimes d'agression sexuelle. Puis les lois ont changé, les mœurs ont tranquillement commencé à se modifier et des hommes ont aussi commencé à se dire victimes d'agression sexuelle. La large majorité de ces hommes avaient été victimes durant l'enfance ou le début de l'adolescence, par des adultes en position d'autorité (très majoritairement des hommes). Les ressources pour femmes victimes d'agression sexuelle avaient des listes d'attente et pas assez de ressources financières pour développer de nouveaux services. Puis certaines ressources se sont mises à réfléchir:"Oui, mais les hommes qui demandent de l'aide ont très souvent été victimes du même système sociétal que les femmes. Ces hommes se retrouvent isolés, car on s'attend des hommes qu'ils soient forts, capables de se défendre et ne pas être des victimes. Cette vision stéréotypée des hommes rend difficile pour les hommes d'aller chercher de l'aide. Ces enfants garçons sont tout autant victimes de la socialisation faites aux garçons et aux filles. Et ces garçons, dont l'enfance a été brisée, sont devenus des hommes. La philosophie d'intervention féministe est tout aussi pertinente pour aider les hommes que les femmes, car c'est le même système qui crée ce problème." Des ressources en agression sexuelle se disant féministes dans leurs interventions se sont vues octroyer du financement pour offrir des services aux hommes, sans problème. D'autres ressources ont fait la même demande, et certaines Agence de santé et de services sociaux, ont refusé le financement: "Vous êtes une ressource féministe. Vous ne pouvez pas offrir de services aux hommes." BANG. C'est arrivé comme une tonne de briques. Après des discussions d'équipe houleuses, les intervenantes ont choisi de modifier leur énoncé de mission pour ne plus se dire féministes, mais pour se dire humanistes. Pas parce qu'elles avaient changées d'idée. Pas parce que l'humanisme est mieux. Parce que les décideurs politiques remettaient en question leur capacité d'aider des hommes si leur intervention prenait aussi en considération le mode de socialisation des garçons et des filles dans leur enfance, en plus de prendre en considération les qualités individuelles de la personne. Car la distinction principale entre le féminisme et l'humanisme, c'est que l'humanisme ne prend pas en considération le contexte social dans lequel la personne a évolué. Tout devient une question de responsabilité individuelle.

Revenons à madame Thériault. Il n'y a pas si longtemps, elle a été reconnue pour faire une "job de bras" à la CCQ, dans un milieu d'hommes. Elle a osé brasser la cage du "boys club" en mettant des balises faisant ainsi diminuer l'intimidation dans ce milieu de testostérone où la violence psychologique, verbale et parfois même physique règne. Certain.e.s diront qu'elle a agi "en homme". Elle a été applaudie et saluée pour son audace. Mais apparemment, l'audace doit être canalisée dans la rigidité pour être applaudie. Il y a quelques mois, l'émission "Enquête" diffusait un reportage sur les femmes autochtones de la région de Val d'Or se disant victimes de violence, dont de violence sexuelle de la part de policiers. Madame Thériault, alors Ministre de la Sécurité publique, s'est montrée publiquement bouleversée. Elle n'est pas restée dans la colère ou la révolte, émotions assez bien acceptées dans le milieu politique. Elle est allée aussi dans un autre registre: celui des larmes. Celui de la fragilité humaine. Je ne peux pas parler pour madame Thériault pour expliquer le sens de ses larmes. Mais elle les a versées. Puis, elle est partie en congé. Forcé? Des rumeurs disent que oui. À son retour, il y a eu un remaniement ministériel et on lui a confié le Ministère de la Condition féminine. À une ère politique où le gouvernement coupe dans tous les budgets concernant directement et indirectement les femmes, l'octroi du Ministère de la Condition féminine s'apparente davantage à une punition qu'à une promotion. Madame Thériault, qui a "osé" pleurer publiquement s'est vue rappeler qu'elle n'était qu'une femme. Le genre de femmes qu'on regarde de haut. Qu'on voit comme faible parce qu'elle a osé exposer son humanité.

Est-ce que je suis étonnée que Madame Thériault tente de se distancer du mouvement féministe dans ce contexte politique? Non. Pas du tout. À l'heure actuelle, les acteurs sociaux qui tentent de démontrer au gouvernement que ses mesures politiques font reculer les droits des femmes sont complètement ignorés. Ces allégations sont niées. Madame Thériault a réussi à se rapprocher du sommet en brassant la cage du "boys club" et dégringole maintenant les échelons, car elle s'est montrée proche de ses émotions, un pôle traditionnellement reconnu aux femmes, le temps d'une conférence de presse. Mon hypothèse est que Madame Thériault n'a jamais voulu prendre la responsabilité de ce Ministère. Non seulement elle ne s'identifie pas à ce mouvement, mais elle semble l'associer au recul de sa carrière. Celle qu'elle associe à son travail individuel. Peut-on réellement lui en vouloir? Si on est honnête, le milieu politique aussi doit considérer qu'il s'agit d'un recul dans sa carrière. Et une partie de la société aussi.

Cette situation illustre bien comment la socialisation différente des garçons et des filles nous amène à biaiser notre façon de regarder les femmes et les hommes. Encore aujourd’hui, on associe la féminité à la fragilité, à la faiblesse, à l'incapacité de prendre des décisions difficiles. Comme si, être conscient de ses émotions rendait impossible de prendre des décisions éclairées. Cette même réalité renforce le stéréotype qui concerne les hommes: les hommes, les vrais, ne touchent pas à leurs émotions et encore moins à celles qui pourraient les montrer vulnérables. Si vous voulez être vus et reconnus, coupez-vous de votre sensibilité. Cette réalité est sociale. Bien évidemment, individuellement, les parents peuvent tenter de présenter d'autres valeurs à leurs enfants. Mais les valeurs sociales, elles, restent. Un n'annule pas l'autre. Et le gouvernement a la responsabilité de mettre en place des mesures sociales et non individuelles. Parmi ces mesures sociales, je suggère un programme d'éducation à la sexualité abordant les stéréotypes sexuels qu'on présente aux hommes et aux femmes et une réflexions sur les avantages et inconvénients à suivre ce modèle. Car les hommes aussi auraient avantage à ce que ces stéréotypes disparaissent.

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