jeudi 8 mai 2014

"Les attouchements sexuels sont moins grave que le viol"; non.

J'ai récemment publié un texte qui répondait à la pensée du psychologue Yves Dalpé, diffusée via sa chronique hebdomadaire dans le journal Le Soleil. Monsieur Dalpé sous-entendait qu'il fallait faire une hiérarchisation des types d'agresseurs sexuels.

À la suite de ce texte, certaines personnes, partageant l'opinion de Monsieur Dalpé, m'ont écrit sur Twitter: "Être attouchée sexuellement n'est pas la même affaire qu'être violée sauvagement". L'utilisation de 140 caractères rendant difficile le développement de la pensée, je crois qu'il est important que je clarifie ici certains aspects de l'agression sexuelle. Voici donc pourquoi je ne crois pas à la hiérarchisation des types d'agressions sexuelles qui n'aide personne, sauf à se déculpabiliser.

Le viol
J'ai souvent écrit sur ce sujet, mais voici un rappel pour vous indiquer qu'au Canada, l'appellation "viol", en vertu du Code Criminel Canadien, n'existe plus. Pour résumer, l'appellation "viol" était réductrice, car elle excluait beaucoup de victimes; les hommes ne pouvaient pas être victimes, les femmes ne pouvaient pas être auteures; s'il n'y avait pas eu de pénétration et d'éjaculation,  ce n'était pas un viol et un mari ne pouvait pas avoir violé sa femme. Il y a plus de 30 ans qu'on parle "d'agression sexuelle" lorsque la cause est amenée devant un tribunal et afin de fixer une sentence, il existe trois types de chefs d'accusation: les agressions sexuelles simples, les agressions sexuelles armées et les agression sexuelles graves. Mais peu importe, on parle toujours d'agression sexuelle. 

Il y a des agressions sexuelles moins graves?
Certaines personnes tentent de minimiser des formes d'agressions sexuelles. Dans leur discours, l'agression sexuelle "ultime" est ce qui définit l'ancienne appellation du viol; à leurs yeux, tous les autres types d'agressions sexuelles sembleraient moins graves. Mais est-ce le cas dans la réalité? Peut-on réellement faire une corrélation positive entre "violence physique" et "gravité des conséquences"? Non et voici pourquoi. 

Premièrement dans les situations qualifiées de "viol", on parle généralement d'un seul épisode très violent, alors que dans les attouchements et le harcèlement, on parle souvent de plusieurs épisodes survenus sur une longue période de temps.  Ensuite, quand on parle de viol, on a souvent en tête une femme qui s'est fait forcer physiquement à subir des contacts sexuels, et donc, qui a résisté. Quand on parle des attouchements sexuels (le type d'agression sexuel le plus souvent vécu chez les enfants, qui constituent les 2/3 des victimes d'agressions sexuelles), les auteurs utilisent à peu près toujours la manipulation pour obtenir des contacts sexuels: promesses de cadeau, prétexte "d'éduquer sexuellement, jeux, blagues, etc., et où peu de force physique n'est utilisée. À la suite de ces attouchements, l'agresseur utilise souvent les menaces, le chantage et la culpabilisation de sa victime pour l'amener à garder le silence: "tu vas perdre ton emploi", "tu vas briser la famille", mais surtout, des arguments qui tentent de responsabiliser la victime, tels que "tu voulais", "c'est toi qui m'a provoqué" et "c'est de ta faute". Les victimes d'attouchement et de harcèlement en arrivent souvent à croire qu'elles ont consenti à leur agression sexuelle. 

Croyez-vous qu'avoir le sentiment d'avoir consenti à son agression sexuelle est pire ou mieux que d'être forcé physiquement à une agression sexuelle? Comment croyez-vous que se sent une personne qui a l'impression d'être responsables de son agression? Croyez-vous sincèrement que les impacts dans sa vie sont moindres que pour celles qui ont vécu un viol et qui ont résisté? Non. Les conséquences et les impacts sont différents, mais le sentiment d'avoir été détruite et trahie peuvent avoir la même intensité. Il arrive même que certaines victimes de harcèlement et d'attouchement vivent des conséquences plus graves que certaines victimes dites "de viol"; il faut seulement se souvenir qu'il est impossible de faire une règle actuarielle en fonction du type d'agression sexuelle vécue et qu'être victime d'agression sexuelle n'est pas un concours du "plus mieux et du plus pire".

L'agression sexuelle est arrivée il y a longtemps, une seule fois; pourquoi judiciariser la situation?
Certaines personnes disent: "C'est arrivé juste une fois et la personne regrette; est-ce que ça sert réellement à quelque chose de l'envoyer en prison?" ou encore "c'est arrivé depuis tellement longtemps". À ces personnes je réponds: "Si l'auteur regrette, est-ce qu'il a présenté ses excuses à la victime?" La très grande majorité des fois, l'auteur de ces gestes a fait le choix de ne pas présenter d'excuses. Plusieurs victimes, quant à elles, doivent vivre avec un entourage qui ne les ont pas crues. Très souvent aussi, leur parole a été mise en doute, leur apparence physique ou leurs activités sexuelles ont été scrutées à la loupe pour voir si elle n'elles n'ont pas "provoqué", donc mérité en partie leur agression. Les victimes, en l'absence de soutien et de reconnaissance de leur vécu se sont senties salies, coupables et honteuses depuis TOUTES ces années.

Ayant travaillé avec des victimes d'agressions sexuelles, mais surtout avec des intervenant(e)s qui oeuvrent auprès des victimes d'agression sexuelle, voici ce que j'ai souvent entendu: "La majorité des victimes, ce qu'elles veulent, c'est de se faire dire "Je te crois, oui, tu as vécu une agression sexuelle." L'autre chose que plusieurs victimes souhaitent, c'est avoir des excuses de leur agresseur, ce qui ne vient à peu près jamais. Plusieurs victimes dénoncent à la police pour être reconnues dans ce qu'elles ont vécu, car elles se sont souvent fait dire que c'était dans leur tête.  Plusieurs victimes disent que si leur agresseur était venu les voir pour leur offrir de sincères excuses et qu'elles voyaient qu'ils expriment un réel regret, celle-ci ne verraient pas d'intérêt à intenter des poursuites judiciaires.

Car si vous croyez que de subir un procès en agression sexuelle est une chose anodine, vous vous trompez royalement. Pour plusieurs victimes, les procédures judiciaires qui aboutissent à un déclaration de culpabilité de leur agresseur leur permet d'avoir, un peu, ce qu'elles n'ont pas eu, c'est-à dire se faire dire: "Oui, on te croit. L'agression sexuelle est arrivée et cette personne n'aurait pas dû agir ainsi".

Je dis donc à toutes les personnes qui disent, pour elles-mêmes ou pour une autre personne: "Ben là franchement! Le geste n'était pas si grave et ça ne mérite pas un procès!"; avez-vous offert vos excuses sincères à la personne lorsque vous avez vu que celle-ci s'était senti agressée par votre geste, si celui-ci ne visait pas à l'agresser? Si vous répondez "oui" je suis presque sûre que la très très grande majorité de ces situations ne se sont pas rendues devant les tribunaux. Si la réponse est "non" et que vous avez plutôt tenté de nier, de patiner pour justifier ou excuser votre geste,  ces poursuites judiciaires sont nécessaires pour la victime, la société et l'agresseur.

dimanche 4 mai 2014

L'agression sexuelle; un écart de conduite? Non Monsieur Dalpé!

Ce midi, en pleine heure du diner, ma sœur feuillète le journal Le Soleil. Elle me lit le titre d’un article: « Ladénonciation des abus sexuels ; attention aux abus ! », tiens, tu vas surement aimer cet article » me dit-elle avec une pointe d’ironie. Intriguée et inquiète, je prends la page du journal pour lire l’article. C’est avec horreur que je lis des passages tel que « Avec la « démonisation » des hommes qui ont eu des écarts sur le plan sexuel, nous assistons parfois à ce genre de scénarios où on réagit de façon irrespectueuse, je trouve, en accablant des hommes foncièrement bons et en détruisant des familles en un tour de main.» Ou encore « C’est comme si on ne faisait pas la différence entre un écart qui ne s’est jamais reproduit et des comportements clairement abusifs. » Je commence par regarder la date « Oui, nous sommes bel et bien en 2014… ». On ne sait jamais, j’aurais pu être téléportée en 1952… Je cherche d’autres explications: « C’est peut-être un journaliste masculiniste militant convaincu que le féminisme a fait autant de ravage sur les hommes que la bombe d’Hirochima sur les habitants de la ville du même nom…. Ou un mononcle qui a fait des attouchements à sa nièce de 18 ans un soir où il était un peu éméché et qu’il tente de justifier son geste irréprochable?» Puis je regarde le nom de l’auteur : « Yves Dalpé ». Un psychologue. Je suis absolument flabergastée… Un psychologue, membre d’un Ordre professionnel, écris dans un grand quotidien de la ville de Québec qu’il croit qu’une agression sexuelle est un « écart de conduite ».

Ça fait des décennies que des femmes et des hommes militent pour contrer la problématique de l’agression sexuelle et pour mettre le fardeau de la responsabilité sur l’agresseur et non sur la victime, que des campagnes de sensibilisation scandant que « non, c’est non » sont financées par l’État, et que le code criminel canadien a été ajusté concernant ces réalités.  Malgré tout, il existe encore des hommes qui disent en pleine télé qu’ils n’ont jamais agressé leurs filles « sauf une fois au chalet » ; il reste encore beaucoup de sensibilisation à faire concernant la réalité de l’agression sexuelle auprès du public. Mais qu’un psychologue, membre d’un Ordre professionnel minimise la réalité et les impacts de l’agression sexuelle pour déresponsabiliser et victimiser les agresseurs est une aberration.

 Que l’agression sexuelle soit survenue au chalet ou ailleurs, il y a 40 ans ou plus tard, que le toucher ait été un effleurement ou un geste d’une grande violence physique, que celui-ci ait duré 1 seconde ou 20 ans ; l’agression sexuelle est toujours inacceptable! Il n’y a pas de gradation à y avoir concernant la gravité des agressions, car AUCUNE d’elles ne devraient avoir lieu. Tenter de limiter la responsabilité de l’agresseur en invoquant le temps, sa supposée « respectabilité », le nombre de gestes ou en incluant l’agression sexuelle dans le spectre de la sexualité adulte en parlant « d’écart » et non « d’agression » ? Non.

Je comprends que les personnes qui posent des gestes d’agression sexuelle vivent des conséquences à la suite de la dénonciation de leur geste. Bien sûr que je suis capable d’empathie à leur situation et à celle de leur famille. Mais de là à envisager l’agression sexuelle « dans un esprit positif », comme le propose monsieur Dalpé ? Non.

Toutes les agressions sexuelles devraient être dénoncées et ce sera à un juge de déterminer la sentence en fonction des facteurs atténuants ou aggravants.  Prétendre qu’il pourrait y avoir de l’abus dans les dénonciations d’agressions sexuelles est très grave ! Il ne faut pas s’étonner que l’agression sexuelle soit le crime le plus sous déclaré au Canada et que, selon les statistiques de la Sécurité Publique, c’est plus de 90% des victimes qui ne dénonceront jamais leur agression sexuelle. Je ne vois donc pas où monsieur Dalpé voit un possible « abus de dénonciation… » avec des statistiques aussi tristes.

Monsieur Dalpé semble vouloir mettre l’emphase sur l’importance d’utiliser le respect dans les discussions et les confrontations entre les individus, même lorsque le temps vient de confronter une personne qui a posé un geste d’agression sexuelle. Je ne suis pas contre l’idée. Soulignons seulement que le sujet est émotif, car l’agression sexuelle a touché ce qu’il y a  de plus intime chez une personne. Il est facile de comprendre qu’une victime ou sa famille ne soit pas particulièrement portée à s’enfarger dans les politesses et les ronds de jambes à la suite de cette bombe atomique lancée dans leur vie. Rappelons-nous que si les agresseurs vivent de nombreuses conséquences à la suite d’un dénoncement d’agression sexuelle, ils en vivent bien peu si celles-ci n’est pas dénoncée ; c’est la panacée des victimes de vivres des conséquences à la suite de l’agression. Dans un monde idéal, les échanges entre les victimes  et les agresseurs seraient cordiaux et polis, mais dans un monde idéal, il n’y aurait pas d’agression sexuelle, donc on ne parlerait même pas du respect que les victimes devraient peut-être porter à leur agresseur…