mardi 18 septembre 2018

C’est de la violence? C’est une dynamique de violence?

S’il y a un tabou que je vois souvent dans mon bureau, c’est celui de la violence. Ce mot fait peur, fait mal et fait honte. En théorie, les gens sont contre la violence. Mais lorsque vient le temps de la définir, beaucoup sont prêts à la défendre, la justifier, la minimiser… surtout si cette violence fait référence à des comportements, des propos et des paroles qu’ils ou elles ont tenus.

Allié de la violence
La violence et la transgression de frontières sont des alliés. Moins une personne se connait, plus elle risque de subir et de produire de la violence, car elle connait mal ses limites. Il devient alors difficile de reconnaître que ses frontières ont été dépassées et si elles le sont depuis longtemps. Plus une personne se connait, plus elle sera en mesure de sentir que les limites de sa tolérance sont sur le point d’être dépassées, de prendre les dispositions nécessaires pour prendre soin d’elle et se protéger lorsqu’elle sentira qu’une autre personne est intrusive.

Tout le monde n’a pas le même rapport avec la violence. Selon leurs personnalités, les personnes qui connaissent mal leurs limites peuvent subir la violence des autres alors que d’autres deviendront violent.e.s pour tenter de protéger leur espace. Parallèlement, les personnes qui connaissent leurs frontières développent plus d’outils pour communiquer leurs limites aux autres et prendre soin d’elles quand la pression monte.

La violence dure
Comment se fait-il que la violence perdure dans une relation lorsqu’une personne connaît ses limites et les nomme à l’autre? Peut-être êtes-vous en relation avec une personne qui se connait mal et qui devient violente lorsque ses frontières sont transgressées. Dans ce premier cas, vous avez probablement un rôle à jouer dans cette dynamique, car la violence émerge lorsque vous transgressez des frontières. Rappelez-vous qu’une frontière sert aussi à protéger; si vous la dépassez, la personne de l’autre côté est probablement vulnérable et vous activez son sentiment de danger. Dans ces situations, il est important de rester à une saine distance pour garder le contact pacifique. Vous pouvez vous questionner sur ce qui fait que vous ne voyez pas ou que vous ne voulez pas voir les frontières des autres et que vous les transgressez.

Une autre possibilité, c’est que vous êtes en relation avec une personne qui ne veut pas voir vos frontières; si vous en mettez, elle donne un coup de pied dedans pour tenter de les faire disparaître. Ce type de relation est dangereuse pour vous. Surtout si vous tentez de maintenir une saine distance pour garder le contact pacifique et que l’autre ne cherche qu’à s’approcher pour abattre ces limites. Rappelez-vous que vous êtes important.e et que la sécurité psychique, affective et physique dans une relation est primordiale; abattre les limites de l’autre ce n’est pas de l’amour; c’est de la violence. Et ça devient une dynamique de violence lorsque l’autre tente de détruire systématiquement chaque balise que vous mettez en place.

Reconnaître?
Avoir la capacité de reconnaître la violence en soi nécessite de différencier qui l’on est de ce que l’on fait. Sans cette distinction primordiale, la personne se verra comme une mauvaise personne et pourra lutter contre cette image en niant sa violence. Pourtant, une personne n’est pas ses comportements; elle n’est pas bonne la journée ou elle fait du bénévolat et mauvaise la journée ou elle touche son-sa partenaire sans son consentement. Une personne est un tout complexe avec des côtés lumineux et des côtés sombres. Et chaque personne a le pouvoir de choisir quelle partie d’elle elle souhaite alimenter dans sa relation avec les autres. Mais vous ne pourrez jamais faire ce choix pour l’autre.

mercredi 5 septembre 2018

Connecter ou fusionner avec les autres?

Il y a deux semaines, je vous parlais de ce qu’était l’intimité, que ce soit dans les relations avec les autres ou dans la relation avec soi-même. Ce texte a amené plusieurs interrogations et demandes de clarification sur la façon d’être en relation. « Je les entends les mots que tu dis Sophie. Mais je suis pas trop sûr de comprendre concrètement comment on fait ça. Être proche sans être proche… Ça veut dire quoi? On fait ça comment être proche en étant loin? »

Tout d’abord, l’idée n’est pas d’être proches en étant loin, mais d’être proche en étant différents. Être proche sans être proche, c’est ce que j’appellerai ici la fusion. La fusion, c’est d’éviter ou de refuser de voir les différences qu’il y a dans les relations, de les voir comme une menace. Donc comme les différences sont une menace, les personnes dans ce type de relation portent leur regard uniquement sur ce qu’il y a de pareil. Ou encore, tentent de se convaincre que ces différences n’en sont pas vraiment et que ça revient à être pareil. Les conflits surviennent généralement lorsque les différences sont mises en lumière et qu’au moins une des personnes souhaiterait que cette différence disparaisse pour laisser place à l’uniformité.

La fusion est donc intimement liée à la peur de perdre les personnes significatives. Les personnes fusionnelles tenteront donc de mettre en place toutes sortes de stratégies pour mettre fin à cette peur qu’elles n’arrivent pas à tolérer : éviter certains sujets, nier une partie de soi, se soumettre, dominer l’autre, se sauver, éviter d’être dans des relations significatives, etc. Il n’est pas rare que le « désir sexuel » chez les couples fusionnels émerge à la suite d’une situation qui a remis en question la relation. Quel beau véhicule fusionnel que celui d’avoir des contacts sexuels, surtout des contacts sexuels avec pénétration, lorsqu’on a besoin de se sentir proche de quelqu’un.

Le défi pour les couples fusionnels est donc de maintenir le désir sexuel lorsque la relation est harmonieuse, s’ils n’ont pas développé d’autres contextes que la peur pour susciter leur désir érotique.

Un outil plus adapté et moins destructeur pour la qualité du lien dans la relation est d’apprendre à connecter plutôt qu’à fusionner. La connexion permet d’être avec l’autre, de partager du temps avec elle tout en tolérant une saine distance. Prenons l’exemple d’un repas entre ami.e.s pour illustrer cette idée : tout le monde partagera la même table, chacun pourra avoir amené un plat qu’il a lui-même cuisiné et les autres auront le loisir de choisi la quantité d’aliments à mettre dans leur assiette. Et vous remarquerez que malgré cette table partagée, tout le monde mange sur des chaises individuelles. Ni ces chaises individuelles ni les intérêts parfois différents pour les plats ne remettront en question la capacité des convives d’échanger pleinement.

Il en va de même au quotidien dans les relations. Les intérêts divergents, les différences et les opinions qui ne vont pas dans le même sens n’ont pas à être évincés. Certains sujets sensibles resteront toujours, mais le plaisir vient de l’échange, du temps passé ensemble, du processus… et des périodes ou les gens ne sont pas ensemble! Le désir sexuel émergera alors du plaisir de se retrouver, à la capacité de tolérer l’anxiété et même de s’exciter de cette anxiété qui survient lorsque des propositions sexuelles typiques ou nouvelles sont avancées. Un refus ne sera pas perçu comme un rejet, mais plutôt comme une limite de l’autre et la possibilité de trouver d’autres options de connecter.

***Texte originalement paru dans le journal Le Canada Français

lundi 3 septembre 2018

Suis-je dépendant.e affectif.ive?

Expérience de Harlow avec la mère fil de métal 
et la mère chiffon
Qu’est-ce que ça veut dire au final « la dépendance affective »? Cette expression n’est pas un diagnostic de trouble psychologique. Il s’agit plutôt d’une expression fourre-tout qui couvre un large spectre de défis relationnels que peut rencontrer une personne. Le problème, c’est que cette expression englobe tout et n’importe quoi de façon imprécise. Mais ce qui est central, ce sont les défis relationnels.

Trouble?
Il y a quelque chose de particulier dans cette expression, vous ne trouvez pas? 
« Dépendance affective ». Cette proposition sous-entend qu’on pourrait dépendre de l’affection qui signifie « attachement et tendresse ». L’expression signifie qu’il y a un problème lorsqu’une personne chercher à s’attacher aux gens tendrement. Ce serait l’équivalent de dire qu’une personne est dépendante à l’air de qualité. N’est-ce pas curieux?

L’affection, en soi, n’est pas néfaste. La recherche de liens tendres avec les autres est souhaitable. Il ne s’agit donc pas d’un problème d’affection, au contraire. Des études atroces à l’époque médiévale ont même démontré qu’en cas d’absence de contacts, les bébés mouraient. Harlow, un chercheur américain, a reproduit cette expérience cruelle sur des bébés singes dans les années 60. Il souhaitait savoir si les bébés singes, séparés de leur mère, iraient davantage vers la poupée en métal qui leur donnait de la nourriture ou vers la poupée en chiffon, pour être rassurés. Le résultat? Les bébés singes allaient vers la poupée en métal uniquement lorsqu’ils avaient besoin de manger et restaient avec la poupée chiffon le reste du temps. Cars ils avaient besoin d’un contact tendre pour être rassurés. Les impacts sur ces singes à l’âge adulte? Des décès prématurés, des difficultés à trouver un.e partenaire pour se reproduire, car ils n’arrivaient pas à créer des liens sainement, un manque d’intérêt pour trouver un.e partenaire et beaucoup moins de reproduction, car les femelles démontraient peu d’intérêt pour l’accouplement.

En gros, le problème, ce n’est pas le surplus d’affection ou la dépendance à l’affection. C’est une carence importante d’affection dans l’enfance qui a des conséquences désastreuses sur la capacité d’une personne à créer des liens sains dans le futur. Les personnes carencées ne connaissent pas ce que c’est un lien sain et tendre. Elles se lancent donc dans toutes sortes de relations, car elles ont besoin d’être rassurées. Elles n’ont pas eu ce sentiment d’apaisement intérieur dans leur enfance, leur système nerveux est constamment activé, elles sont agitées et ne savent pas comment s’apaiser. Et ces personnes diront : « Je n’ai manqué de rien quand j’étais enfant. J’avais un toit, je mangeais 3 fois par jour et j’avais des cadeaux à Noël. » Ces personnes avaient accès à une poupée métal qui les a nourries. Mais elles n’ont pas ou peu reçu d’affection.

Donc non, vous n’êtes pas dépendant.e.s affectif.ive.s. Vous vivez les séquelles de carences dans votre enfance. Et pour l’instant, vous ne savez pas comment combler ces carences. Et je suis sincèrement et profondément désolée pour vous. Cessez de vous taper sur la tête et de croire que vous êtes le problème. Vous avez des défis importants pour combler vos besoins de base. Mais ce n’est pas vous le problème. N’hésitez pas à aller chercher de l’aide; vous en valez la peine.

***Texte originalement publié dans le journal Le Canada Français